De l’homo-érotisme chez Chirico?

Publié le par lesdiagonalesdutemps


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Que dire de l’ exposition “Giorgio de Chirico, la fabrique des rêves” au Musée d’Art Moderne de la ville de Paris, sinon qu’il faut y courir tant elle est exceptionnelle pour deux raisons avant tout parce que Chirico est un des peintres modernes les plus considérables qui tout en étant farouchement indépendant, il a fini par être vilipendé par tous ses contemporains tant pour ses prises de positions artistiques que métapolitiques, a influencé de très nombreux esprits bien au delà de la seule peinture. En 1926 le critique d’art Ribemont-Dessaignes écrivit justement à propos des toiles de Chirico que c’était “un monde qu’on visite pour la première fois”. La seconde est que de très nombreux tableaux qui sont présentés à Paris, surtout ceux postérieurs à 1920, n’ont jamais été montrés et qu’ils ne seront plus visibles de si tôt. En quittant cette manifestation je me suis promis d’y revenir.

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Je voudrais mettre l’accent, en conformité avec l’exergue de mon blog, sur les œuvres homo-érotiques du peintre qui se répartissent en deux groupes dont chacun de leur initiateur Jean Cocteau pour les “Bains mystérieux” et Léonce Rosenberg pour la série des gladiateurs.

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Commençons par les étonnants Bains mystérieux (1929-1937). Cocteau a toujours gardé son admiration pour Chirico qui entreprend d’illustrer “Mythologie” par dix lithographies en noir et blanc qui sont connues sous le titre des bains mystérieux.

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Parfois bien des années plus tard (en 1960, il reprendra cette série pour en faire une sorte de pastiche) il en tire une série de toiles venues d’ailleurs où des baigneurs barbotent dans de curieux canaux où la surface de l’eau est striée de chevrons «Ça m’a été inspiré par les parquets cirés trévisans dans lesquels on se reflète», explique le peintre dans un film-interview.

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Cette série m’a fait penser aux sauna gays en particulier à cause des coquettes et étranges cabines de bain sur pilotis qui m’évoquent les alcôves où l’on s’isole pour forniquer. Les jeux des regards entre les éphèbes nus entre eux, ou avec les beaux messieurs mateurs endimanchés nous invitent à de telles supputations. Dans certaines de ces toiles on pourrait y voir Charlus et Morel à Balbec ou encore Proust et reynaldo Hahn à Beg-Meil. Le paysage balnéaire est commun à toutes ces peintures; sauf une, qui semble être une backroom sur le toit d’un immeuble de Brooklin d’où les mâles en goguette apercevraient la magnificence de Manhattan.

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Un des nombreux mystères dans l’oeuvre du peintre est la rareté de la représentation de la mer dans sa prolifique production, pourtant natif de Grèce. On peut penser par exemple que les acteurs des bains mystérieux tournent le dos à la mer qu’on ne voit que rarement mais qui semble souvent proche. La mer semble empêché, on la devine derrière le mur d’où émergent des extrémités de mats. Est-ce elle qui alimente les bassins  où macère la belle marchandise, dans la toile ci-dessous, que le chaland s’apprète à élire tandis qu’un plus aventureux invite dans sa cabine un blond musculeux.

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J’ unirais le groupe de toiles que l’on peut rassembler sous le nom de la série des Dioscure et celles connues sous le titre des Gladiateurs car elles furent toutes initiées par un des marchands de tableaux de Chirico, Léonce Rosenberg . Néanmoins le peintre avait  une inclinaison déjà ancienne pour le thème des Dioscures représenté plusieurs fois dans l'exposition. Dans la mythologie grecque, l'histoire des Dioscures est celle de jumeaux, plus connus sous les noms de Castor et de Pollux. Ils ne se séparent jamais, en aucune circonstance, le premier étant célèbre comme soldat et dompteur de chevaux sauvages, le second comme le meilleur lutteur de tous les temps.

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Les premières représentations des Dioscures dans l'oeuvre de Giorgio de Chirico apparaissent en 1927, et la même année, apparaissent aussi celle des Cavalli in riva al mare. On peut donc dire que notre oeuvre présente deux thèmes important pour l'artiste, celui des Dioscuri, au centre du tableau, et à droite, en retrait, celui des Cavalli in riva al mare. Une troisième scène occupe le plan arrière gauche avec deux jeunes athlètes au repos (en tendre conversation?) ; derrière eux, s'élèvent des montagnes grillées de soleil desquelles émerge un temple.
En 2006, en vente publique “Les dioscure ont atteint la somme de 1 156 975 €, record pour un tableau des années 30 de l’artiste
La mythologie grecque, ancrée en de Chirico depuis sa très jeune enfance. Il ne faut pas oublier que l'artiste est né en 1888 en Grèce, à Volos, capitale de la Thessalie, étudie jusqu'en 1905 le dessin au Polytekhnion d'Athènes.

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Dans le tableau, l'attitude de Pollux, nu, de face, déhanché, les bras le long du corps, évoque l'éphèbe athénien, le Kouros, tel que de Chirico l'a contemplé maintes fois durant ses études. La présence des chevaux à longue queue cardée, le cavalier qui monte à cru, renvoient aux scènes équestres visibles sur les frises des temples ou sur les stèles funéraires. Le temple dans les montagnes est aussi une indication de lieu, tout comme les tambours cannelés brisés.

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salon de Léonce Rosenberg.

La suite des gladiateurs est tout aussi stupéfiante. Elle a été commandé au peintre par Léonce Rosenberg qui, pour filer la métaphore proustienne, aurait été un Swann qui n’aurait pas été ruiné par l’amour des femmes mais par celui de l’art. Ces tableaux décoraient le grand salon de l’esthète. Ils ont toute une histoire dont les péripéties sont bien narrées dans le beau catalogue qui toutefois , à mon goût fait la part trop belle aux exégèses sur chirico et néglige trop l’histoire de l’art et le roman de chaque toile. Rosenberg a jeté son dévolu sur Chirico pour la décoration de son salon car les peintures d’Auguste Herbin, primitivement choisi, ne s’ accordaient pas avec le mobilier empire du lieu!
Si la série est bien représenté à Paris il est dommage que “Le triomphe”, ci-dessous n’ait pas fait le voyage à Paris. De même je regrette de ne pas avoir vu en vrais “Les gladiateurs et le lion qui a quelque chose de Bacon.

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Il y a du Gréco et du Picasso dans ces réminiscences antiques.

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À Bologne presque autant qu’à Ferrare ou à Turin, De Chirico. Si la preuve du grand art c’est qu’on y pense constamment, pour qui voyage en Italie, De Chirico est un fulgurant génie.
 Renaud Camus, journal romain 1984

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Chirico qui a toujours été hanté par le rêve de l’antique, s’est il jamais guéri de la Grèce?

Il est curieux que Savinio, le frère bien aimé de l’artiste, peintre lui aussi n’est pas été associé à cette magnifique rétrospective. Un des tableaux les plus étranges de l’exposition est le portrait de cette fratrie ... sous la forme de deux chevaux.

Cocteau a dit que Chirico comme Dali est << un peintre qui se soulage>>. De quoi se soulageait le peintre dans les curieuses toiles de ces deux séries, encore plus énigmatiques que le reste de son œuvre.
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