Gerald et Sara Murphy

Publié le par lesdiagonalesdutemps

Gerald Murphy. Wasp and Pear. 1929

 

Gerald et Sara Murphy étaient un couple de beaux et riche expatriés américains. Charmant ils ont eu le désir de montré au monde comment faire pour que la vie soit un moment royal. 

Gerald, issu de la riche famille qui possédait Mark Cross maroquinier de luxe et Sara Wiborg, sa femme était également issue d'une riche famille. Ils connaissait tout le monde : Cole Porter *, Hemingway, Francis Scott Fitzgerald (qui les a mis en scène dans "tendre est la nuit"), Jean Cocteau, Man Ray, Dorothy Parker *, John O'Hara, Robert Benchley... 

En 1921, principalement pour échapper à la réprobation par leur famille de leur mariage, ils ont déménagé à Paris, où Gerald reprit de peinture. Il a  commencé par ensembles de peintures pour Diaghilev et ses Ballets Russes, tout en étudiant la peinture avec sérieux. Ses tableaux ont créé la sensation au 1924 Salon des Indépendants. Les natures mortes de Gerald Murphy tranchaient sur les autres exposants par leur cubiste précisionniste, préfigurant le style Pop Art qui a produit des images d'objets banals tirés de produits commerciaux américains. Aujourd'hui les travaux de Gerald Murphy sont accroché dans des musées prestigieux, tels que le MMA et Whitney (NYC), et une grande rétrospective  lui a été consacrée en 2007.

Ci-dessous la peinture Boatdeck, de Gérald Murphy installé au Salon des Indépendants, au Grand Palais à Paris en 1924. malheureusement, la peinture, qui représente les cheminées géantes d'un paquebot, a depuis disparu.
 


Gerald Murphy était un homosexuel refoulé. Il appelait son penchant son « défaut » dans une lettre de 1931 à Archibald MacLeish, il écrit que toute sa vie d'adolescent avait été qu'un "processus de dissimulation des réalités personnelles". Sara connaissait Gerald depuis onze ans avant qu'ils se marient, elle a semblé prendre comme une composante de la personnalité de son mari son attirance avoué pour les hommes. Archibald MacLeish s'est inspiré du couple pour les personnages principaux de sa pièce J.B. Gerald et Sara Murphy se retouve aussi dans "Le jardin d'Eden" d'Hemingway 

En 1923, pour célébrer la première du ballet de Stravinsky "Les Noces," Gerald et Sara ont organisé "une partie" géante toute la nuit sur une péniche sur la Seine à Paris. La même année, Gerald et Cole Porter ont collaboré pour un succès tapageur, le ballet jazz, "du contingent," un burlesque sur la culture américaine.

 

En 1923 les Murphys ont convaincu l' Hôtel du Cap d'Antibes de rester ouvert toute l'année, afin qu'ils puissent recevoir leurs amis, et faire de cet l'établissement de la Côte d'Azur un havre de paix à la mode l'été. Avant cette période les riches n'affluaient là uniquement pour la saison d'hiver. Ils ont aussi introduit de se bronzer sur la plage comme une activité à la mode. Sara stupéfiait ses invités en portant ses perles à la plage, et Gerald portait des chemise rayée horizontalement de marque, des shorts et des sandales.

Les Murphys ont acheté une villa à Cap d'Antibes, à mi-chemin entre Nice et Cannes et la baptisèrent Amérique Villa*. Ils y ont résidé pendant de nombreuses années. Ils ont impressionné Picasso qui peint Sara dans plusieurs de ses tableaux de 1923 et inspiré de Coco Chanel. Plus important encore, ils ont introduit le style américain. Ils ont fait de leur vie un objet d'art. En fin de compte, ils sont devenus de mythe.

Mais une tragédie les frappe, la mort précoce de leurs deux fils, leur fille, elle atteindra un âge respectable. Après que la dépression eu frappé, Gerald retourne en Amérique pour reprendre les affaires familiales, en tant que président de la société Mark Cross de 1934 à 1956. Il a abandonné complètement la peinture complètement, et a vécu à Snedens sur l'Hudson au nord de NYC et à East Hampton, NY et travaillé pendant des décennies dans le quartier de midtown à Manhattan. Gerald est décédé en 1964 à East Hampton, et Sara est morte en 1975 à Arlington, en Virginie.

Un nu: Gerald Murphy en 1925, adossé à la voile de la Picaflor, photographié par Man Ray.Musée National d'Art Moderne, Centre Georges Pompidou, Paris.


Guêpe et poire, 1929. Museum of Modern Art (NYC).

 

 



*Cole Porter a été camarade de classe de Gerald à Yale.

*Dorothy Parker s'était vue refuser l'entrée au Casino de Monte Carlo parce qu'elle ne portait pas de bas. « Je suis allé pour récupérer mes bas et puis revint à perdre ma chemise. »

*Villa Amérique a depuis lors été démolie et remplacée par une autre villa. L'adresse est 112, Chemin des Mougins.

 

 

Gerald et Sara Murphy
Gerald et Sara Murphy
Gerald et Sara Murphy
Gerald et Sara Murphy

Les français de la décadence d'André Lavacourt

Publié le par lesdiagonalesdutemps

Les français de la décadence d'André Lavacourt

 

 

« Les français de la décadence » est un OVNI littéraire absolu. Lorsque l'on est venu à bout de cet imposant pavé, qu'il est difficile de lâché avant la dernière page malgré quelques baisses de tension dans le récit, on ne peut que s'interroger sur les desseins de son auteur, André Lavacourt, sur lequel je reviendrais longuement par la suite. S'est-il donné pour but la description de la société française des années 50 sous couvert de celle qu'il imagine pour 1973? Ceci par le biais d'une cinquantaine de personnages que l'on suit sur sur 619 grandes pages imprimées en petits caractères. Le maousse pavé. Ou a-t-il voulu par la savante imbrication des vies de ses créatures de papier illustrer la fameuse règle des trois degrés de séparation qui stipule que tout homme sur terre n'est séparé de la connaissance d'un autre homme que par trois personnes seulement? Où encore a-t-il eu le désir de composer un roman total qui embrasserait tous les genres littéraires, roman philosophique, épistolaire, policier, d'espionnage, d'anticipation, sous contrainte, essai sociologique, politique, tentative d'inclure le théâtre à l'intérieur du roman... Peut-être tout cela à la fois et il n'a pas été loin de parvenir à réussir ce tour de force.

L'auteur a découpé son roman en cent courts chapitres. Chacun est dévolu (sauf à la fin de l'ouvrage) à un personnage, à une famille ou à un groupe. Ces créatures, rarement ragoutantes, entretiennent entre elles de nombreuses relations des plus variées. Elles vont de la concupiscence, au meurtre en passant par de nombreuses interférences sexuelles, amoureuses (rarement, l'amour est chiche dans cette population romanesque) économiques ou politiques. D'autres se croiseront sans se voir. Pour faire passer agréablement son étrillage en règle de la société française Lavacourt l'a habillé habilement en roman d'espionnage, façon John Le Carré (ce dernier n'avait encore rien publié en 1960 lorsque paraît « Les français de la décadence »).

Pour bien savourer l'ouvrage le lecteur d'aujourd'hui ne doit jamais oublier que le livre est paru en 1960 et a très probablement été écrit quelques années auparavant... Soit au summum de la guerre froide et en pleine guerre d'Algérie.

Le roman commence en 1972 (l'auteur nous projette donc dans le futur, douze ans après la date de parution du roman), exactement le 26 aout. L'armée française est confrontée à une révolte armée à Madagascar. Le président de la République (la septième, la nouvelle constitution ne date que de 1969), monsieur Profiterol ainsi que le président du conseil, monsieur Vrain-Lucas sont préoccupés par cette guerre que l'on ne peut nommer comme telle.

Ce serait une grave erreur de lire les « Français de la décadence » comme une uchronie de même qu'il est absurde de lire comme telle « 1984 » d'Orwell. Il ne s'agit pas d'une Histoire parallèle à notre Histoire puisque en 1960 Lavacourt n'étant pas devin ne pouvait savoir ce qu'elle serait. Ensuite sur le plan strictement littéraire le point de divergence avec notre Histoire n'est pas signalé. Mais selon le récit on subodore (après moult recoupements) que celui-ci est situé quelques années après la seconde guerre mondiale. C'est d'ailleurs une des faiblesses du livre que de ne pas avoir été clair sur ce point. J'envisagerais comme point de divergence la mort de du général de Gaulle aux alentours de 1946-47...

Très vite on comprend que le roman ne se veut pas un récit de politique fiction. Car si c'était le cas Lavacourt s'avèrerait alors un bien piètre futurologue. Le romancier n'a pas anticipé ni l'évolution des moeurs de la société française ni les nouveautés techniques qui bouleverseront le quotidien de chacun dans les années 60 et 70.. Son livre est le portrait à charge de la France des années 50 sous couvert, assez transparent, d'une anticipation. On peut penser qu'outre le challenge littéraire que cela représentait pour lui, de situer son livre dans le futur, André Lavacourt s'est servi de ce subterfuge pour déjouer la censure. Il est bon de rappeler que sous le général, la censure était bien présente en particulier pour les écrits politiques à cause de la guerre d'Algérie. Sous le masque transparent d'une guerre à Madagascar c'est de la guerre d'Algérie que parle le romancier. Il dit sans ambages qu'elle est irrémédiablement perdu pour la France en grande partie à cause des américains qui arment les rebelles pour mieux faire main basse ensuite sur le pétrole, transformé dans le roman en uranium, et aussi à cause des traitres de l'intérieur que sont les communistes.

Le livre est paru à l'aube de la V ème République. La modestie de l'échos qu'il provoqua, tient probablement en grande partie à cause de cette date de parution. Nombre de critiques n'y auront vu qu'une corrosive critique des moeurs de la IV ème République mais celle-ci s'étant fait harakiri deux ans auparavant son cas n'intéressait plus grand monde.

Il faut surtout rappeler qu'à l'époque la doxa marxiste fait régner un terrorisme intellectuel sur le monde des lettres françaises. L'anticommunisme exacerbé mais lucide des « Français de la décadence » aura causé sa perte commerciale et éditoriale. Il est intéressant de se souvenir d'un épisode de la tragi-comédie des lettres qui se déroula l'année de la parution du livre de Lavacourt. En 1960, Vintila Horia remporte le prix Goncourt pour son roman « Dieu est né en exil", mais, à la suite de la révélation de certains de ses écrits fascistes par une partie de la presse française (L’Humanité et Les Lettres françaises), Vintilă Horia refuse ce prix et quitte la France. Ce livre suscita notamment des critiques de la part de Jean-Paul Sartre. A l'époque l'élite littéraire de gauche multipliait les pamphlets contre les romans publiés par des intellectuels « nationalistes » d’Europe de l’Est qui avait fui le communisme. On ne peut expliquer le silence autour du livre de Lavacourt que par la censure communiste rampante. 

Les français de la décadence d'André Lavacourt
Les français de la décadence d'André Lavacourt

Il me paraît en outre utile de brosser un rapide tableau du paysage littéraire français de 1960 pour s'apercevoir du scandale de l'omerta qui entoura « Les français de la décadence » Car par exemple ce n'est pas faire injure aux primés de cette année 1960 que de constater qu'ils n'ont pas laissé de grands souvenirs, mis à part Horia déjà évoqué, Alfred Kern reçoit le Renaudot, Louise Bellocq le Femina pour « La Porte retombé", le Prix Interallié est attribué ex-æquo à Jean Portelle pour « Janitzia ou la Dernière qui aima d'amour" et à Henry Muller pour « Clem". Pour son Grand prix du roman l'Académie française couronne Christian Murciaux pour « Notre-Dame des désemparés". Si on excepte Henry Thomas qui reçut le prix Médicis, on voit que les challengers de Lavacourt pour les prix étaient modestes.

Mis à part les lauréats de l'automne, que voyait on cette année là en vitrine des libraires: Louis-Ferdinand Céline avec "Nord", Jean-Louis Curtis avec « La Parade », Marguerite Duras avec « Hiroshima mon amour", Romain Gary avec « La Promesse de l'aube", Jean-René Huguenin avec « La Côte sauvage", Marcel Pagnol avec « Le Temps des secrets" et Claude Simon avec La Route des Flandres... C'est peut être aussi la proximité de ton (pas de style) avec Celine qui a porté ombrage au roman de Lavacourt...

Si Les français de la décadence n'est pas une anticipation, ce n'est pas non plus un roman à clés. Tout du moins pour un lecteur d'aujourd'hui, car si clés il y avait, nous les avons à peu près toutes perdues en ce début du XXI ème siècle. J'ai tout de même reconnu un portrait à charge de Pierre Mandes-France sous le masque de Mandruse. Quant à Cazenavet, c'est peut être l'autre nom du président Pinay?

Plus amusant que de chercher des clés un peu poussiéreuses est de voir que certains « caractères » de la comédie politique sont permanents ainsi madame Bèze pourfendant le vice m'a fait irrésistiblement penser à madame Boutin...

 

Je ne sais rien d'André Lavacourt mais le troisième chapitre, « La profession de foi du bassin des muses » qui est un dialogue entre deux amis de jeunesse qui se sont retrouvés depuis peu, Jarteaud et Breuil me fait dire qu'il était probablement homosexuel. Jarteaud fini par avouer que s'il a disparu pendant plus d'un an c'est qu'il était en prison. Il en explique ainsi la cause: << J'ai trouvé le moyen de me faire arrêter pour avoir fait la chose du monde qui m'était précisément la plus naturelle.>>. Comment ne pas y voir l'homosexualité comme motif de l'emprisonnement du personnage quand cet aveu est suivi d'un constat du puritanisme français qui résonne d'une manière très actuelle en ces temps de manifestation pour la famille: << Je hais les français à cause de leur sale pudeur qui sent le vieux fromage et le dessous de soutane.>>. L'auteur continue par un véritable appel à la révolte communautarisme digne du feu F.HA.R.: << Ma patrie, c'est ceux qui me ressemblent (…) Je pense que mes semblables devraient avoir assez de force d'âme pour lutter par tous les moyens contre leurs tortionnaires, pour faire à tout instant tout ce qu'ils peuvent pour leur nuire. >>. Lavacourt clôt ce chapitre par un éloge de la virilité proclamant que s'il hait les français c'est que ce sont des femmes et que << les soldats français finiront par avoir des menstrues.>>. Un propos aussi enflammé et quelque peu incongru (mais il est vrai que c'est tout l'ouvrage qui l'est) surtout en début de volume me paraît ne pouvoir être qu'autobiographique ou du moins basé sur un ressentiment tout personnel.

Ma supposition de l'homosexualité de l'auteur a été renforcée lorsque j'ai découvert qu'il aurait écrit en plus de ce roman fleuve, deux articles: un en 1955: « Aspects  d'afrique du nord » dans Arcadie, la fameuse revue homophile et un autre, « Les histoires de brahim » cette fois dans incogniti en 1977.

Si « Les français de la décadence » sont paru en 1960. Ils ont été écrit dans les années 50, probablement immédiatement après la désastreuse affaire de Suez (que l'auteur mentionne au chapitre V), soit en 1956. Deux remarques à ce propos, soit Lavancourt est un piètre futurologue car il brocarde le système de la quatrième république sans voir que celle-ci va être promptement remplacée grâce à l'entregent de la grande Zorha, soit c'est un gaulliste qui dans son ouvrage montre la France telle qu'elle serait devenue sans son sauveur étoilé... ou plutôt un monarchiste désabusé devenu gaulliste faute de mieux. Puisque dans le roman on voit qu'il suffit parfois d'un homme exceptionnel pour changer le cours des choses. Une lettre qu'envoi après bien des tergiversations un des personnages va, par ses conséquences en chaine, faire exploser l'Europe!

Une des nombreuses bizarreries du livre est la disparition du général de Gaulle de l'Histoire de France, non seulement de l'homme de 1958 mais aussi de celui de l'appel du 18 juin date qui pourtant est mentionnée en passant comme jour férié dans cette France alternative de 1973. L'auteur ne manque pas d'humour... On peut remarquer que ce sont tous les grands hommes de l'époque que Lavacourt fait disparaître mis à part les fantoches dirigeants français il ne mentionne aucun chef d'état. Cette pusillanimité affaibli le dernier quart de l'ouvrage lorsque l'Europe est en guerre.

Ces supputations débouchent sur la question: qui est Lavacourt. Il est plus que probable que Lavacourt soit un pseudonyme. Dans son journal, paru aux Cahiers de L’Herne, Michel Déon évoque « Les Français de la décadence ». L’auteur des « Poneys sauvages » le compare au volcan des « Deux étendards »! Je ne vois pas bien le rapport entre les deux ouvrages sinon les dialogues teintés de métaphysique entre Breuil et Jarteaud . La critique acerbe de la franchouillardise et la constante dénonciation de la lâcheté française ferait plutôt penser à des passages « Des décombres » du même Rebatet. Dans un emportement enthousiaste pas si fréquent chez lui, Déon parle d’une oeuvre hors-norme et cite Roger Nimier comme autre admirateur du roman. Plus loin Déon écrit que c'est un livre écrit par un possédé et il a raison mais j'ajouterais d'abord possédé par la littérature. Dans la correspondance Chardonne-Morand, on peut lire (lettre 737, Jacques Chardonne à Paul Morand) que ce même Déon recommande avec insistance à Chardonne de lire Lavacourt. Malheureusement, Chardonne, petit lecteur, répond qu'il ne le lira pas. On peut en déduire que si Déon avait connu la véritable identité de Lavacourt, il se s'en serait ouvert à son ami Chardonne. On peut donc raisonnablement écarté que ce soit un proche de Déon tel un de ses camarades hussards. Toujours chez Gallimard, Roger Grenier explique que Lavacourt refusait tout contact direct et demandait à l’éditeur de traiter avec son cabinet d’avocat. Une rumeur (minuscule la rumeur) coure comme quoi, il aurait été dentiste en Algérie. Le quatrième de couverture précise qu'il exerce une profession libérale au Sahara! Mais l'on sait que rien n'est plus menteur qu'un quatrième de couverture, sauf peut-être un arracheur de dents...

Néanmoins il serait erroné de voir en Lavacourt un écrivain sorti de nulle part comme le fut Céline avec son « Voyage au bout de la nuit ». Il se trouve que j'ai découvert ce roman (merci B. de m'avoir généreusement prêté votre exemplaire) dans un exemplaire contenant un envoi. Ce dernier était destiné à Raymond Queneau. Lavacourt écrit sur la page de garde: << Puisque vous avez été – il y a longtemps – le premier à m'encourager dans la carrière littéraire, voulez vous, maitre, accepté ce livre où vous ne retrouverez ni Pierrot ni Zazie, mais peut-être tout de même quelques lointain reflet d'une influence qui m'est très chère? Avec le témoignage de ma très grande admiration.>>. Le volume a été acheté non coupé ce qui indique que Queneau ne l'a pas ouvert. On peut raisonnablement penser pour qu'il connaissait déjà le livre pour l'avoir eu entre les mains. C'est même peut être Queneau qui a poussé Gallimard à éditer un ouvrage aussi atypique. L'envoi révèle que Lavacourt connaissait Queneau de longue date et qu'il lui avait fait déjà fait lire un texte avant ces « Français de la décadence ». Au moins par le biais de Queneau, des lustres membre du comité de lecture de la maison Gallimard, il y était encore alors que parut « Les français de la décadence », Lavacourt était donc en contact avec le milieu littéraire.

Ce probable parrainage de Queneau à notre Lavacourt interdit de penser que notre auteur fut collaborationniste. L'auteur de Zazie était en effet fort chatouilleux sur la question par exemple il refusa de faire partie du comité de la Nouvelle N.R.F. sous prétexte que d'anciens collaborateurs y serait en bonne place.

Un auteur chevronné se cacherait-il derrière nom un peu ridicule de Lavacourt comme le sont ceux de la plupart des personnages qui grouillent dans ce roman? A ce propos vous trouverez, à la fin du billet, une liste des personnages principaux du livre avec les liens qu'ils entretiennent entre eux. J'ai également mentionné les chapitres dans lesquels chacun apparaît.

Je n'ai découvert qu'un article d'époque relatif au roman. La bio, la photo, tout cela peut être bidonné (cela ressemblerait alors comme pratique à celle de l'affaire Ajar). Mais le lézard c'est qu'aucun des noms auxquels on pourrait rapprocher le style d'écriture de Lavacourt colle vraiment. Je devrais plutôt écrire les styles car l'auteur parvient à peu près à faire parler différemment ses multiples personnages. Les diverse voix des protagonistes donne donc plusieurs tons à ce roman. Le texte est majoritairement composé de dialogues. Ce qui ferait envisager que le soit disant Lavacourt pourrait être un auteur de théâtre. Je risque le nom de Robert Thomas...

Il arrive même que des chapitres soient très cinématographique comme celui de la rencontre entre Broutard et Trempel. Aurait-on affaire à un scénariste?

Certains passages rappellent en vrac les manières d'écrire de Nimier, Paraz, Marcel Aymé, Pierre Gripari, Blondin, Montherlant, Jacques Perret, Anouilh, Roland Dubillard (le chapitre VII semble sortir tout droit des « Diablogues ») et même Daninos avec le subterfuge de "l'espion américain" qui rappelle le procédé du Major Thomson. En faisant des anachronismes on peut voir des similitudes entre « Les français de la décadence » et des livres de Houellebecq, d'Alphonse Boudard, de Martinet... On pense aussi aux postures d'un Michel-Georges Micbeth. Mais pour différentes raison aucune de ces hypothèses est réellement crédibles.

Autre piste, celle du coté de l'oulipo, vous allez dire que je vois des oulipiens partout après ma recension du livre de Blas de Robles, mais l'entrelacs des personnages évoque celui de « La vie mode d'emploi » de Pérec (qui n'était pas encore écrit lorsqu'est paru l'ours de Lavacourt). D'autre part la construction assez artificielle en 100 chapitres peut induire l'existence d'une contrainte. Si l'on entend dans le roman comme des réminiscences de l'univers célinien on peut aussi y déceler une musique assez proche de celle de Queneau. Enfin le fait que le climax du roman soit un épisode purement policier, voudrait que l'on ne néglige pas la piste de la série noire. Il faudrait alors rechercher un pré-A.D.G...

Revenons sur quelques unes de mes supputations sur le nom de l'écrivain qui pourrait se cacher derrière celui de Lavacourt. Une de celles qui me paraît la moins extravagante est d'attribuer cette curiosité littéraire à Marcel Aymé. Certains chapitres peuvent être presque considérés comme des petites nouvelles, qui est l'étiage le plus courant chez Marcel Aymé. Ensuite on retrouve dans « Les français de la décadence » la noirceur qui est au coeur d' « Uranus » et surtout de « Travelingue » qui, paru en 1937, était déjà un tableau resté unique des ridicules des progressistes tant bourgeois que prolétariens du Front Po­pu­laire.

Mais encore plus que Marcel Aymé, le plus probable prétendant dissimulé sous la défroque de Lavacourt me semble être Pierre Gripari (1925-1990). Tout d'abord beaucoup des idées développés dans le livre sont proches de celles de Gripari: un anticommunisme farouche et au delà un refus des totalitarismes, un athéisme militant mais féru de théologie, le rejet d'une société de consommation, le pessimisme devant la vie. Ensuite certains fait biographique de l'auteur des « contes de la rue Broca » se retrouve chez des personnage du livre comme la mort tragique de ses parents (Mère se noyant dans les alcools forts. Elle en meurt en 1941. Père est tué sur une route de Touraine par un mitraillage allié en 1944), l'homosexualité... Immédiatement le personnage de Jarteau m'a fait penser à Gripari. Autre indice Gripari s'est arrêté de travailler pour quelques années à partir de 1957 pour se consacrer entièrement à l'écriture, période qui correspond à celle de l'écriture des « Français de la décadence »! Il reste qu'il serait incompréhensible que dans ses dernières années Gripari n'ait pas revendiqué la paternité de ce gros livre. Je trouve aussi que Gripari écrit plus sec, plus précis que Lavacourt...

L'ingéniosité et la complexité de la construction de ce roman polyphonique ne plaident pas en faveur d'un auteur novice. D'autant que l'écrivain utilise plusieurs modes de narration. Faire de son premier chapitre la retranscription d'un bulletin d'informations est très malin. Cet artifice permet de situer en peu de mots l'univers du roman. Autre procédé celui fort ancien du dialogue philosophique (même si ce sont de bien gros mots en ce qui concerne les discussions entre Beuil et Jarteaud). Ce subterfuge permet à l'écrivain d'émettre des opinions contraires.

Si l'architecture de l'ensemble est extrêmement maitrisé, en revanche certains chapitres partent en vrille révélant les obsessions de l'auteur à commencer par la scatologie. Ce qui nous donnent des passages que pour ma part j'ai trouvé très réjouissant:

<< Quatre cent soixante tonnes de merde s'écoulaient chaque jour dans les égouts de la ville de Cannes, mais la publicité du syndicat d'initiative insistait plutôt sur les fleurs. « Cannes la ville des fleurs et des sports élégants ». Pour ce est de la merde, elle s'écoulait si bien qu'elle resurgissait en face d'un hôtel dessinant sur l'eau tranquille et bleue un grand nuage brunâtre. Il en résultait, pour les nageurs, la possibilité de gober quelques étrons. Ceci subrepticement, en douce, et comme par façon de larcin furtivement fait. >>
Chapitre IX

Pelot n'était pas de bonne humeur. En dépit de méritoires efforts, le spectre affreux de la constipation surgissait à nouveau dans le ciel serein de sa liberté retrouvée. Il n'osait plus user de « Déconstipant des familles ». La découverte de l'abbé Pêche le laissait insatisfait de lui-même et du monde, et gravement remué par les horreur du doute. Le remède avait deux fois de suite réussi mais beaucoup trop bien. Une voie d'eau s'était ouverte dans ses intestins. Des diarrhées arrosoiriformes occupant ses jours et ses nuits.>>
Chapitre XI

N'ayant pas découvert l'éventuelle célébrité se planquant derrière le patronyme de Lavacourt, admettons que Lavacourt il y a. Reste l'interrogation sur le silence du dit Lavacourt dans les années qui suivirent la publication de son roman. Deux possibilités à mon avis: la première est que dégouté par le silence qui a accueilli la parution de son ours sur lequel il a du suer des années il ait définitivement remisé stylos, plumes d'oie, crayons pointes bic et autre calames... La seconde est que notre auteur situé géographiquement par le quatrième de couverture dans le Sahara où il aurait libéralisé, s'est probablement vu proposer par nos amis musulmans d'Algérie, lors de leur guerre de libération, (selon leur point de vue que j'aurais tendance du mien à qualifier d'épuration ethnique) le fameux choix la valise ou le cercueil. Peut être que Lavacourt, las des voyages aura choisi la seconde proposition.

Ces réflexions sur l'auteur m'amènent à m'interroger sur la position de l'éditeur, soit Gallimard par rapport à ce livre. Pourquoi ce dernier ne réédite pas un livre d'une telle richesse sinon par pusillanimité ou pour le dire d'une façon un peu crue par manque de couilles. Car avec ce pavé on est loin de la tisane de la bienpensance de la production éditoriale d'aujourd'hui (la réponse à ma question est induite par cette constatation).

Autre question si ce livre est l'oeuvre d'un auteur connu pourquoi l'éditeur ne le réédite pas. Cette non-réédition ne plaide pas en faveur de l'hypothèse qu'une pointure se cache derrière le nom de Lavacourt. On peut avancer que la première raison de sa non reparution est probablement économique. Le livre n'ayant visiblement pas connu un grand écho médiatique lors de sa sortie (pour les raisons que j'ai développées précédemment) et par la même certainement des ventes modestes, voilà qui n'incite pas un éditeur aussi peu désintéressé que Gallimard (malgré sa constante posture de grand défenseur des lettres) à remettre le couvert et cela même en édition de poche d'autant que l'ours est fort obèse. Mais surtout Ne favorise pas non plus sa prompte réédition son contenu politiquement très incorrect.

La véritable raison à mon sens de l'occultation d'un tel livre est qu'il est un des seuls à parler d'un tabou absolu: l'existence dans ce pays d'un lumpenprolétariat parasite, alcoolique et taré. Il se trouve, par les hasards de l'Histoire et par sa position géographique que la France a vu cette engeance proliférer en raison de la désindustrialisation de certains départements, en particulier au nord du pays. Si les spécimens du type des membres de la famille Pichegru étaient assez rares en 1960 en raison du plein emploi, ils sont devenus une classe sociale à part entière. Dans les trente glorieuses c'était déjà le fond de sauce de l'électorat communiste aujourd'hui ces petits blancs dégénérés forment les troupes amorphes du Front National. Il n'est pas bon de dire ces vérités là, que l'on se souvienne des cris d'orfraie que poussèrent la gauche caviar lors de la parution d' « En finir avec Eddy Bellegueule » d'Edouard Louis. « Belle » description de ces français bas du front qui pullulent de plus en plus dans nos ex belles provinces.

Politiquement on ne peut situer l'auteur qu'à droite, une droite bougonneuse et poujadiste (cela était encore presque de saison en 1960).

Il est bon d'avoir présent à l'esprit que lorsque l'auteur rédige son livre la deuxième guerre mondiale n'est éloignée que de quelques années. Dans quel camp se situait notre Lavacourt? Son dégoût pour le parlementarisme qui ressort de tout le livre me fait penser qu'il n'a pas du pleurer à la mort de la III ème République. Dans le début des années 40 je l'imagine bien tiède maréchaliste même si je ne recense aucun signe de militarisme pas plus que de germanophilie chez notre auteur. Mais le fait qu'il indique dès le deuxième chapitre que les enfants des Bonaventure ont été envoyés presto dans un monde supposé meilleur par des bombes alliées donne tout de même une indication sur le coté vers lequel aurait pu pencher Lavacourt. D'autant que les Bonaventure sont presque les seuls de ses personnages pour qui il éprouve de la tendresse. On le rangerait dans la commode case des anarchistes de droites (qualificatif qui m'a toujours laissé songeur surtout qu'il me fut appliqué quelques fois). Mais il serait trop simple d'être aussi univoque. Car si les noms des cousinages littéraires de Lavacourt se situent quasiment tous, excepté Dubillard, à droite. Dans de nombreux chapitres, les créatures sorties de l'imaginaire souvent fielleux de l'auteur, s'ils maugréent volontiers contre les salopards à casquette (c'est ainsi que les bourgeois en-chapeautés nommaient les ouvriers dans les années 30) ne sont pas plus tendre pour les riches et les élites.

On lit dans les pages de ce monstre littéraire des considérations et des idées que l'on peut difficilement ranger à droite de l'échiquier politique. Mais bien sûr encore faudrait-il savoir parmi la multitude de ses personnages quel est le porte parole de l'auteur (s'il y en a un, ce qui n'est pas sûr). En effet Lavancourt fustige la publicité qui embobine le bon peuple, parle d'un flic qui tabasse à mort un supposé receleur probablement innocent... En outre il fait preuve d'un constant anti américanisme mais néanmoins d'un encore plus puissant anticommunisme étayé toutefois par un « subtil » psychomorphisme :

<< Les communistes n'avaient pas l'air de messieurs de la ville. A cent mètres dans le brouillard, on devinait qu'ils avaient de la merde au cul.>>.

Même si on ne peut pas forcément considérer que Jarteaud soit la voix de l'auteur, le fait même d'avoir écrit les considérations qui suivent sur la famille et qui ne devraient pas plaire au indéfectibles marcheurs de la manifestation contre le mariage pour tous:

<< L'homme prête son activité et son argent, la femme sa connasse et ses talents culinaire. De l'agitation des parties basses de ces deux personne procèdent les pires turgescences utérines. Tiens regarde-l'est s'engendrant en famille, s'extrayant les uns les autres comme des tubes d'un télescope.>>

ne font pas de notre auteur véritablement un défenseur de la sociéte bourgeoise. Encore plus libertaires sont les points de vues sur les délits sexuels qu'il met dans la bouche du juge Fontbrune:

<< Les délits d'ordre sexuel n'existent que par la répression. Non je ne souhaite pas que vos filles, en rentrant du collège rencontrent un satyre dans toutes les encoignures. Mais j'imagine assez bien une société où vos filles et la mienne considèreraient cela comme si banal qu'elles n'y feraient même pas attention, qu'elles verraient mon satyre du même oeil que le conducteur qui s'engage dans un sens interdit.>>

On ne sent pas non plus chez Lavacourt malgré les surnoms imagés dont il affuble les arabes, un chaud partisan du colonialisme. Le livre a été écrit en pleine guerre d'Algérie et lorsqu'on lit Madagascar où dans le roman la France est engluée dans une guerre sans issue, il faut comprendre Algérie. Plusieurs des personnages du roman prônent l'abandon de ce territoire où il est impossible pour la France de gagner la guerre. L'auteur semble être d'accord en cela notamment avec un de ses héros, le député Mandrusse-Duquert (qui évoque Mendes-France je le répète)...

Le livre est émaillé de diatribes métapolitiques comme celle-ci:

 

<< On ne fait pas une révolution pour substituer une administration à une autre. On la fait par rage, par envie et par méchanceté. La révolution c'est une haine longtemps étouffée qui explose. Quant à ce qu'elle change, c'est accessoire.>>

 

Et beaucoup plus loin par l'entremise de Cazenavet : << Le plus grand malheur de toute l'Histoire de la France c'est l'amitié américaine. Elle a décervelé le pays, elle a remplacé par des rêveries ridicules la clarté de son génie latin. Si elle ne s'était pas livrée, pied et poing liés à l'Amérique, la France serait resté la France.>>

 

Je ne sais si les opinion de Lavacourt sur les lettres française sont celles de son antiquaire Delatre mais ce n'est pas impossible. Il en ressortirait alors que son grand homme serait Anatole France:

 

<< Tous ces écrivains connus vivaient dans un musée de cire. L'époque leur échappait. Les gens dont ils parlaient n'existaient plus depuis trente ans. Les plus jeunes étaient illisibles. Ils se complaisaient dans l'ordure. On n'avait pas écrit depuis Anatole France. >>. Anatole France semble travailler notre auteur, car plus loin on lit: << … Anatole France cet espèce d'eunuque qui croyait que la pitié remplace la colère.>> On voit par là qu'une opinion exprimée dans un chapitre peut avoir son contraire dans un autre d'où la difficulté de situer politiquement l'auteur.

 

La lecture des « français de la décadence offre bien des plaisirs comme de se remémorer ou de se souvenir de pratiques de la France des années 50, comme d'aller boire pour se revigorer le sang frais des chevaux venant d'être tués aux abattoirs de Vaugirard (chapitre XVII), celui, au cinéma des attractions avant le grand film, un temps où l'on donnait du mou aux chats et quelques fois aux enfants...

On ne peut nier que l'immersion dans « Les français de la décadence » risque par lasser certains lecteurs. Tout d'abord la qualité des chapitres est inégale. Certains étant là très probablement pour satisfaire à la contrainte d'arriver au chiffre rond de cent. D'autre part, mais cela peut varier d'un lecteur à l'autre, on ne porte pas le même intérêt à tous les personnages d'où un léger ennui lorsqu'un chapitre ne traite pas des aventures de vos favoris. Et puis l'auteur ne sait pas toujours bien manier le suspense. Il n'était pas allé encore, par la force des choses, à l'école des séries télévisées américaines. A propos de télévision, cette dernière n'apparait pas dans « l'anticipation » de Lavacourt pourtant, même si elle était répandue modestement, la télévision était tout de même présente dans les intérieurs bourgeois au tournant des années cinquante. Un indice qui me fait pensé que ce roman a été commencé à être rédigé au début de cette décennie.

Autre cause de lassitude mais aussi de fréquente jubilation, le procédé dont use et abuse Lavacourt, celui de juxtaposer deux niveaux de langages, le relativement précieux de la narration avec le parler relâché et parfois argotique de certains des acteurs de cette saga. Ce langage populaire a vieilli mais il donne aussi un supplément de charme à ces histoires par le plaisir que l'on a de retrouver des mots ou des expressions que l'on avait plus entendu depuis bien longtemps telles que « Con comme la lune », « crouille »...

Mais heureusement l'appétit pour le livre est régulièrement réanimée par des trouvailles littéraires en particulier par des images comparatives inattendues comme « Poulet semblait tenir l'exactitude pour plus triste et plus ennuyeuse qu'un dentier mis de travers »...

Si certaines parties du roman ont vieilli, en particulier ce qui a trait de près ou de loin aux manoeuvres politiques du moins dans leur forme, car elles ne sont pas très différentes dans le fond de nos intrigues actuelles. Et puis, il semblerait que la déliquescence de l'actuelle majorité parlementaire permette de ressusciter ces fétides combinaziones chères à la défunte IV ème République.

En revanche d'autres morceaux paraissent avoir été écrits aujourd'hui comme cette constatation sur l'état du pays et la posture de ses politiciens:

<< Les politiciens français vivent dans un oeuf. Ils sont à dix mille lieues des vrais problèmes (…) Ce sont les français eux-mêmes qui ont appelé « la maison sans fenêtre » le bâtiment de leur assemblée (…) Ils ont parlé de politique comme on parle à Paris de littérature, d'art, de mode (…) Ce plaisir de bonne compagnie n'a vraiment rien à voir avec le gouvernement d'un état aussi menacé que l'est la France actuelle. Quand ces beaux discoureur s'apercevront-ils que leur maison flambe?>>.

Ou cette remarque sur les femmes près du pouvoir: << Mme Renaud est une femme comme il y en avait beaucoup en France autrefois, comme il en reste encore quelques unes, qui papillonnent par goût autour de la politique et dont l'influence n'est pas toujours négligeable. Elle sont en fait rien d'autre que les arrières petites filles des femmes conspiratrices et empoisonneuse de la Renaissance italienne ou du Grand Siècle ici.>>. Plus loin ce constat de l'abbé Girard me semble encore tout à fait actuel: << Les français crèvent d'envie de respecter leurs gouvernants, de les trouver juste et incorruptibles. La seule ombre d'un mensonge qu'on leur fait les rend malades parce qu'il les atteint dans leur dignité et les force à se prendre pour des jobard.>>. Il y a des phrases, comme la suivante, qui devraient déciller nos gogos du jours: << Vous pourriez penser que la famille est une institution qui se défend fort bien toute seule depuis le début des âges, mais en France, c'est devenu une affaire électorale parfaitement capable d'assurer une clientèle solide.>> tout comme cet échange entre Breuil et Delatre: << Toutes les époques assurent que l'époque précédente était meilleure. Pourtant, j'ai l'impression que celle-ci, qui est bien la mienne, croule de toute part. Qu'est-ce qu'il y a de cassé, cette fois-ci? - Que toutes les certitudes ont croulé à la fois.>>

Et puis Lavacourt dépeint une France minée par le laisser aller où la démocratie n'est qu'apparente. Elle cache en fait « une dictature à deux dictateurs : les syndicats et l’administration ». Un pays où l'on se demande quotidiennement « Demain, c’est la grève de quoi ? » Un pays qui abandonne avec soulagement Madagascar (lire l’Algérie) et son uranium (lire le pétrole saharien) après la chute d’Ambositra (lire Dien bien Phu). Et quand je lis : « Dans dix ans, il y aura dans le monde deux sortes d’hommes : ceux qui sauront de l’arabe et ceux qui n’en sauront pas. » cela me paraît très actuel. Comme la description d'une contrée où les affaires de moeurs remplissent les rapports de police compromettant les hommes politiques. Un endroit où travailler serait moins rentable que de vivre des allocations de famille nombreuse, allocations qui ne seraient que « la juste compensation que l’Etat doit apporter à l’effort fait pour lui »!

Plus sérieusement sa peinture des terroristes dans leur médiocrité et dans leur motivation n'a pas pris une ride. Dans les passages dans lesquels le romancier les met en scène, il m'a semblé reconnaître l'ombre tutélaire du Dostoevski « Des possédés ».

A l'instar d'un Patrick Modiano, tout en étant guère descriptif Lavacourt est également un écrivain géographe de Paris et de sa banlieue. D'ailleurs « Les français de la décadence » devrait s'appeler plutôt les parisiens de la décadence tant on y quitte peu l'Ile de France. Les anti-héros du roman sont de grands arpenteurs de la capitale. Voici quelques lieux que fréquentent nos navrants spécimens de la race humaine: rue de Saussure, rue de Rome... mais c'est surtout la banlieue que les créatures de Lavacourt prospectent: les bords de Marne, du coté de Nogent, Gennevilliers, Chaville, Versailles, Marly...

A propos de géographie il est bon de rappeler que souvent les personnes en mal d'un pseudonyme vont chercher leur nom d'emprunt du coté de la géographie et en particulier de celle de leur enfance. Il se trouve que Lavacourt est un hameau situé en bord de Seine en face de Vétheuil...

La religion n'est pas au centre de l'ouvrage pourtant assez inopinément il se clôt avec un chapitre quasiment théologique avec le seul personnage pieu de la cohorte convoquée par Lavacourt l'américain Mac Lellan. Ce dernier se souvient qu'un fou l'a croisé au Musée du Louvre. Le maboul lui avait asséné que Dieu, récompensera peut-être les siens, mais les siens seront des monstres tant que nous ferons de Lui une « idée extérieure ».

Il faut tout de même prévenir les éventuels futurs lecteurs (fortunés et opiniâtres car on ne trouve le roboratif ours que chez les libraires d'occasion et il vous en coutera de 50 à 100 euros pour ce tonique élixir). C'est du brutal. Il y a quelques scènes qui demandent un solide estomac. Au fil de ces pages on y croise un parricide, une infanticide qui plus est un brin anthropophage, un exhibitionniste, un zoophile, un nécrophile et quelques scatophiles pour faire bonne mesure, ça c'est pour les bonnes moeurs. Coté politique ce n'est pas plus doux Lavacourt a concocté plusieurs diatribes contre ses salauds de fainéants de pauvres qui ne font des enfants que pour toucher les allocs, tracé le portrait de patrons absolument cyniques, d'homme et de femmes politiques incompétent et corrompus sans oublier quelques couplets anti-américains, anti-russe, anti-sémite, anti-arabe et surtout anti-français, ce qui fait que la détestation de Lavacourt ou plutôt de ses personnage englobe tout de même beaucoup de monde.

Mais je m'en voudrais de ne pas mentionner, presque pour en finir, ce qui est peu être la chose la plus importante et bien frivole, en tant que lecteur lambda, est que les personnages souvent atrabilaires de Lavacourt m'ont fait pleurer de rire.

Michel Déon, dans son « Journal 1947-1983 » édité aux carnets de l’Herne, écrit à propos des « Français de la décadence »: << La conspiration du silence et l’indifférence sont là pour sanctionner l’outrecuidance de certains livres. >> Et bien brisons cette conspiration des lâches.

 

Les principaux personnages des Français de la décadence

 

  • Mr et Mme Bonaventure, la soixantaine, rentiers ruinés (chapitre II, LI, LXXIII ) en relation avec l'abbé Girard

  • Jarteaud, 25 ans, postier et végétarien, a été mis en prison probablement pour homosexualité. Copain de Breuil et de Mostefat, rencontre lors d'un diner Delatre (chapitre III, VII, XV, XIX, XXXI, XXXVIII, XLIV, LII, LVII, LXXII, LXXVII, LXXVIII, LXXX, LXXXII, LXXXIV, XCIX)

  • Breuil, 25 ans, étudiant en médecine puis collaborateur de Delatre copain de Jarteaud (chapitre III, VII, XV, XXXI, XXXVIII, XLVII, XLIV, LVII, LXVI, LXXII, LXXVII, LXXXIV, XCIX)

  • Mr et Mme Pichegru, lui la trentaine, communiste et fainéant vivant des allocations que leur rapporte leurs dix enfants... (chapitre IV, XVII, XLVI, LIII, LV, LXV, LXVII))

  • Josiane Pichegru, 13 ans fille des précédents (chapitre IV, XXVII, XLVI, LIII, LV, LXII, LXV, LXVII, LXXV, XCIV) béguin de Fernand

  • MacLellan, la trentaine, « espion » américain de culture française chargé d'informer le gouvernement américain sur les français (chapitre V, XVI, XXIV, XXXV, XL, LIX, LXIV, LXX, LXXXVIII, XC, XCIII, XCIX, C) subordonné de Wheeler, client de Pelot, à diné avec Mauret-Demors, enquête sur Trempel

  • Mr Pelot et sa femme, ont une fille de 7 ans, la quarantaine, lui artisan tapissier constipé, hypocondriaque amateur de petites filles et exhibitionniste, elle irlandaise et naturiste (chapitre VI, XVI, XX, XXII, XXXVI, LXIV, LXIX, LXXX). Pelot a travaillé pour Delattre et pour McLellan, le juge Fontbrune s'occupe de son affaire. A été arrêté par Broutard

  • Delatre, 45 ans, antiquaire monarchiste au bord de la faillite puis savonnier (chapitre VIII, XVIII, XXXIII, XXXVII, XLVII LXIV, LXVI, LXXII, LXXVII, LXXXIV) ami de Cervel, employeur ponctuel de Breuil, ami d'Edwige

  • Cazenavet, 80 ans, député socialiste anticléricale, soucieux de garder Madagascar dans le giron de la France, ami du juge Fontbrune, rencontre l'abbé Girard (chapitre IX, LVIII, LXI, LXXXIII)

  • Le commissaire Olivier (chapitre X, LXIX) traite avec le capitaine Cartier

  • Le juge Fontbrune, juge incorruptible, ami du député Cazenavet, s'occupe de l'affaire Pelot, ami de Rossi, oncle de l'abbé Girard (chapitre X, L, LVIII, LXXXVIII)

 

  • Le général Wheeler et sa femme, la cinquantaine, font travailler le tapissier Pelot, ami de MacLellan (chapitre XI, LXXXIII)

  • Le colonel Jolveau et sa femme, lui responsable de la sécurité du territoire, elle: épouse méritante (chapitre XII, LXIV, LXIX, LXXI, LXXVI)

  • Gilbert Joliveau, 18 ans fils du colonel Joliveau et lycéen fainéant, ami de Pitard, en relation avec Fernand (chapitre XII, XXV, XXXII, XXXIV, XLIV, LVI, LX, LXIV, LXXIV)

  • Pitard, 21 ans, voyou, assassin potentiel, ami de Joliveau (chapitre XII, XXV, XXXII, XXXIV, XLIV, LVI, LX, LXXIV, LXXV, LXXVI)

  • Trempel, agitateur communiste (chapitre XIII, XXIII, XXXIX, LII, LXIX), Connait Mostefa, est en relation avec Broutard

  • Henri Caudal-Denfert, député puritain et masochiste (le grand maitre de la pudeur française) (chapitre XIV, LXII) parent de Cervel

  • Mostefa, médecin et conspirateur musulman (chapitre XIX, XXIII, LII, LXIV, LXXVIII) ami de Jarteaud, connait Trempel

  • Fernand, la vingtaine, tueur tuberculeux aux abattoirs le jour et la nuit truqueur au bois mais quasi impuissant, a une vocation de voyou sadique à tendance zoophile ami de Pitard, voisin des Pichegru, en relation avec Gilbert Joliveau (chapitre XXIII, XXV, XXVII, XXXIV, XLIV, LII, LVI, LX, LXVII, LXXV, LXXVI, XCIII)

  • Roger Lachattière, un écrivain distingué (chapitre XXVI, XLIX)

  • Mauret-Demors, ministre de l'économie par inadvertance (chapitre XXVIII, XLI, XLV, LXXXIII), à diné avec Maclellan

  • Poulet, membre influent du parti catholique bien qu'athée et parfumé (chapitre XXVIII, XXX, LXXXVII)

  • Monique chapitre (XXIX, XLIV), employée de bureau en passe de se marier

  • Evelyne (chapitre XXIX, XLIV), employée de bureau en passe de se marier

  • Brocheteau, président du partie dont est membre Poulet (chapitre XXX)

  • Cervel petit industriel en lessive au bord de la faillite (XXXIII, XXXVII) ami de Delatre, parent de Caudal-Defert

  • Broutard, inspecteur de police sanguin et corrompu (XXXV, XXXIX, LXIV) Traite l'affaire d'exhibitionisme de Pelot et s'intéresse au général Wheeler, est en relation avec Trempel

  • Mme Renaud, femme mure ayant un fort goût pour les hommes politiques (XLI), maitresse de Mauret-Demors

  • Mme Bèze, politicienne du parti catholique défenseur de la morale et adversaire de Caudal-Denfert, logeant pourtant dans la même niche électorale (XLVIII)

  • Le générale de Portentère président d'une union familiale dont le secrétaire est Caudal-Denfert (XLVIII)

  • Mandrusse-Duquert politicien juif et opiniâtre (XLII, XLV, LXXXIII, LXXXVII)

  • Mr et Mme Schatz, dentiste juif, (XLIII, LXXXIV) cousin de Breuil et dentiste de Delatre

  • Rossi, corse et substitut (L), collégue de Fontbrune

  • Wilkes, agent américain (LIV) collègue de McLellan

  • Ronarovno, prince malgache à priori nègre, reçoit de l'argent des américains pour sa guerre d'indépendance (LIV) traite avec Wilkes, mais est en relation avec Trampel et Mandrusse

  • L'abbé Girard, jeune curé social, (LVIII) neveu du juge Fontbrune, en relation avec le couple Bonaventure

  • Mme Pontruchet, faiseuse d'ange et mère de famille nombreuse (LXII LXXIX) en affaire avec Josiane Pichegru

  • Edwige, peintresse sur tissu, 38 ans moche et vieille fille (LXIII) amie de Delatre

  • Capitaine Cartier adjoint du colonel Joliveau (LXIX, LXXVI), traite avec le commissaire Olivier

  • Profiterol, président de la République (LXXXIII)

 

Yves Chaland, le lecteur de B.D.

Publié le par lesdiagonalesdutemps

Yves Chaland, à la demande des éditions Rombaldi avait fait, en 1986, un portrait du lecteur de BD qu'il modifia légèrement pour l'album collectif "la bande à Renaud" publié la même année

Yves Chaland, à la demande des éditions Rombaldi avait fait, en 1986, un portrait du lecteur de BD qu'il modifia légèrement pour l'album collectif "la bande à Renaud" publié la même année

Yves Chaland, le lecteur de B.D.

Un pays pluri-ethnique

Publié le par lesdiagonalesdutemps

nous ne devons pas nous laisser coloniser, à aucun prix. Un pays pluri-ethnique, c’est toujours un pays raciste, un pays où la guerre raciale sévit en permanence.

Pierre Gripari

Pellos, Les Pieds Nickelés et le vélo

Publié le par lesdiagonalesdutemps

Pellos, Les Pieds Nickelés et le vélo

Les Pieds Nickelés est une Bande Dessinée qui a été créée en 1908 dans " L'Épatant " par Louis Forton. Elle a été reprise de 1936 à 1938 par Aristide Perré et en 1940 par Badert. De 1948 à 1981 c'est l'inoubliable Pellos qui les inscrivit définitivement dans la grande Histoire de la bande dessinée. Il consacrera presque 100 albums au trio infernal.

Les Pieds Nickelés sont indissociables de mon enfance. Mon grand père qui lisait l'Epatant dans son enfance par nostalgie m'achetait facilement les albums dessinés par Pellos. Ils n'étaient pas trop cher car c'étaient des fascicules souple comme les petits formats Blek, Pepito, Foxy et Croa et consort contrairement aux albums de Tintin ou d'Alix pour avoir ceux la il fallait attende noel, mon anniversaire ou décrocher un Tableau d'honneur. L'achat des Pieds Nickelé, presque hebdomadaire se faisait le dimanche sur le marché de La Varenne où un libraire qui arborait sur son pif une fraise copieuse (nous le surnommions "Boit de l'eau) vendait en plus de livres d'occasion quelques bandes dessinées, il y avait aussi des Bibi fricotin et Oscar le petit canard (avec la tante Zulma) et des livres pour adolescent. C'est chez lui que je découvris mes premiers Bob Morane  Or donc en plus du Mickey, Tintin et Spirou hebdomadaire, qui seront bientôt suivi par Pilote je biberonnais aux Pieds Nickelés. Comment voulez-vous ne pas mal tourner.

Il se trouve que dans ces années là, avant ma dixième, je me passionnais por le vélo et en particulier le tour de France. Je me souviens des lectures passionnés du Miroir des sport et de Miroir sprint sur la plage de La Baule. Pendant le tour Miroir Sprint paraissait deux fois par semaine une fois il était marron bistre l'autre fois verdâtre. Dans ces journaux j'avais vite repéré les caricatures de Pellos et m'étais immédiatement aperçu que c'était le même dessinateur que mes chers Pieds Nickelés. Je crois que Pellos a été le premier dessinateur dont j'ai su le nom... 

 

Pellos, de son vrai nom René Pellarin ( né le 22 janvier 1900 à Lyon et décédé le 8 Avril 1998 à Cannes ) était aussi un passionné de courses cyclistes et surtout du  Tour de France

Pellos, de son vrai nom René Pellarin ( né le 22 janvier 1900 à Lyon et décédé le 8 Avril 1998 à Cannes ) était aussi un passionné de courses cyclistes et surtout du Tour de France

Pendant plus d'un demi-siècle, de 1931 à 1982, pour Match l'Intransigeant , Miroir-Sprint puis pour le Miroir du Cyclisme, il immortalisera tous les grands évènements de la course cycliste la plus connue au monde.  Voici quelques uns de ses dessins

Pendant plus d'un demi-siècle, de 1931 à 1982, pour Match l'Intransigeant , Miroir-Sprint puis pour le Miroir du Cyclisme, il immortalisera tous les grands évènements de la course cycliste la plus connue au monde. Voici quelques uns de ses dessins

Koblet, Bartali, Geminiani et surtout Fausto Coppi et Louison Bobet

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1961: Fin du vrai Tour de France et début des tracés improbables

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1962: La fin des équipes nationales remplacées par des équipes de marques

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1966: Le grand duel Jacques Anquetil - Raymond Poulidor

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1967: Roger Pingeon de l'équipe Peugeot gagne le Tour de France et René Pellos, pudiquement, oublie la mort de Tom Simpsons.

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1975: La promesse d'un autre duel Raymond Poulidor - Eddy Merckx...

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mais un Tour qui finalement sera gagné par Bernard Thévenet de l'équipe Peugeot

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1980: La lutte pour la relève entre Maertens et Hinault

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